Ce qui est affirmé
Dans notre société hyperconnectée, l'information circule à une vitesse fulgurante. Les crises, qu'elles soient politiques, sanitaires ou économiques, sont inévitables. Face à ces situations, la communication de crise se présente comme un outil indispensable pour les institutions, les entreprises et les personnalités publiques afin de gérer leur image et maintenir la confiance du public. Cependant, sous couvert de « gestion de crise », nous assistons parfois à une dérive dangereuse : la fabrication du consentement. Ce concept, popularisé par Noam Chomsky et Edward Herman, décrit comment les médias de masse peuvent manipuler l'information pour modeler l'opinion publique et légitimer des politiques qui ne servent pas nécessairement l'intérêt général.
En France, cette problématique est d'autant plus prégnante que la confiance des citoyens envers les médias et les institutions est en constante érosion. Seul un Français sur quatre faisait confiance aux journalistes en 2022, et les réseaux sociaux, où prolifèrent les contenus manipulatoires, sont devenus une source d'information majeure pour une part croissante de la population.
Ce que montrent les faits
Plusieurs cas récents en France illustrent cette tendance à la « fabrication du consentement » sous couvert de communication de crise :
- La gestion de certaines crises sanitaires : Lors de la pandémie de Covid-19, la communication gouvernementale a été critiquée pour son manque de transparence et ses volte-face, créant un climat de défiance. Des voix se sont élevées pour dénoncer une tentative de « fabrique du consentement » autour de mesures exceptionnelles, parfois au détriment d'un débat public éclairé.
- Les débats autour de l'audiovisuel public : Un rapport parlementaire récent (mai 2026) dénonce un manque de neutralité et des conflits d'intérêts au sein de l'audiovisuel public français, le jugeant en « crise » et déconnecté des « attentes des Français ». Bien que le Premier ministre ait critiqué ce rapport, l'existence même de ces accusations, émanant d'un député allié à l'extrême droite, met en lumière les tensions autour de la ligne éditoriale des médias publics et la perception d'une possible instrumentalisation.
- Les campagnes de désinformation étrangères : La France est une cible régulière de campagnes de désinformation émanant d'acteurs étrangers. En février 2024, le ministre des Affaires étrangères a dénoncé une « attaque informationnelle » russe impliquant près de 200 sites visant à propager des fake news et à manipuler l'opinion. Des initiatives comme Viginum, le service de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères, ont été mises en place pour traquer ces contenus malveillants.
Ce que disent les défenseurs de cette version
Les défenseurs de ces stratégies de communication arguent souvent de la nécessité d'une unité nationale face à une crise, d'une simplification des messages pour éviter la panique ou d'une riposte coordonnée face à des attaques informationnelles. Ils soulignent que la désinformation peut polariser l'opinion publique et saper la confiance dans les processus démocratiques. Selon eux, les gouvernements et institutions ont le devoir d'informer la population et de contrer les récits fallacieux. Une communication proactive et parfois directive serait donc une arme légitime pour protéger l'intérêt général et la cohésion sociale.
Cependant, cette argumentation se heurte à des limites factuelles. La simplification excessive peut frôler l'opacité, la recherche d'unité peut étouffer le débat et la riposte peut s'apparenter à de la contre-propagande si elle n'est pas d'une transparence irréprochable. L'efficacité des outils de vérification des faits est parfois remise en question, certains y voyant une restriction de la liberté d'expression. De plus, une étude Ipsos de mars 2024 révèle que, si 74% des Français pensent être capables de distinguer le vrai du faux sur les réseaux sociaux, 68% estiment que ce n'est pas le cas du reste de la population, et 66% adhèrent à au moins une des fake news qui leur sont présentées. Cela démontre la vulnérabilité persistante de la population face à la désinformation, même lorsque des efforts de « débunkage » sont déployés.
Mécanisme de manipulation ou de corruption
La fabrication du consentement en période de crise s'appuie sur plusieurs mécanismes insidieux :
- Le filtrage de l'information à la source : Les informations importantes et dérangeantes peuvent être passées sous silence, tandis que seules les nouvelles avantageuses sont mises en avant. Cette pratique est facilitée par la concentration des médias entre les mains de grands groupes industriels et financiers, parfois proches des décideurs politiques.
- L'appel à l'émotion et la surinformation : En provoquant des réactions émotionnelles, on inhibe l'analyse rationnelle et le sens critique. La surabondance d'informations, même insignifiantes, noie les enjeux cruciaux et rend les individus plus vulnérables à la propagande.
- La répétition de messages et le recours aux « experts » : La multiplication de messages, même anodins, imprègne progressivement le subconscient et modifie les comportements. L'appel à des experts, présentés comme neutres, permet de contourner la méfiance du public envers le discours officiel, même si ces experts peuvent avoir des liens d'intérêts non divulgués.
- L'amplification par les réseaux sociaux : Les plateformes numériques, avec leurs algorithmes de recommandation, accentuent les chambres d'écho et favorisent la viralité des contenus, y compris les faux. Des acteurs malveillants peuvent créer de faux profils et propager des fake news pour salir l'image d'opposants ou influencer les élections.
- Les conflits d'intérêts : Le mélange des genres entre les sphères politique, économique et médiatique crée un terrain fertile pour les conflits d'intérêts. Des cabinets de conseil en stratégie, comme McKinsey, sont parfois mis en cause pour des pratiques douteuses, soulevant des questions sur leur influence dans l'élaboration des politiques publiques et leur communication de crise.
Qui en profite, qui en paie le prix
Ce sont avant tout les acteurs qui cherchent à maintenir leur pouvoir ou à faire passer des agendas spécifiques qui profitent de ces mécanismes. Les gouvernements peuvent ainsi légitimer des politiques impopulaires, les entreprises protéger leur réputation malgré des manquements, et certains groupes d'intérêts influencer le débat public à leur avantage.
En France, cette opacité et cette manipulation ont des conséquences directes sur l'intérêt général. Les citoyens en paient le prix par une information tronquée, une capacité à faire des choix éclairés altérée, et une confiance érodée dans les institutions démocratiques. La polarisation de la société, l'affaiblissement du débat public et la difficulté à faire face collectivement aux grands défis sont des menaces tangibles.
Ce qu'il faut surveiller maintenant
Plusieurs points nécessitent une vigilance accrue dans les mois et années à venir :
- La régulation des plateformes numériques : Malgré les efforts législatifs (comme la loi de 2018 sur la manipulation de l'information), la rapidité et l'ampleur de la désinformation en ligne exigent une régulation plus robuste et efficace des géants du numérique.
- L'indépendance des médias : La concentration des médias et les pressions économiques et politiques continuent de menacer la pluralité et l'indépendance de l'information. Il est crucial de soutenir les médias indépendants et d'exiger une transparence totale sur leur actionnariat et leurs sources de financement.
- Les élections à venir : Les périodes électorales sont des moments privilégiés pour les campagnes de désinformation, comme l'ont montré les élections françaises de 2017 et les européennes de 2024. La vigilance citoyenne est essentielle pour déjouer les tentatives de manipulation.
- La transparence des cabinets de conseil : L'influence grandissante des cabinets de conseil dans les affaires publiques, notamment en période de crise, doit être scrupuleusement examinée. Leurs éventuels conflits d'intérêts et l'opacité de leurs méthodes de communication de crise doivent être mis en lumière.
Conclusion
La communication de crise, lorsqu'elle dérive vers la fabrication du consentement, représente une menace sérieuse pour notre démocratie. Face à ces mécanismes pernicieux, la mobilisation civique est notre meilleure défense. Chaque citoyen a un rôle à jouer en cultivant son esprit critique, en vérifiant systématiquement les sources (en croisant les informations) et en ne partageant pas les contenus douteux. L'éducation aux médias et à l'information dès le plus jeune âge est une nécessité absolue. Exigeons plus de transparence de la part de nos institutions et des médias. Ne laissons pas l'opacité et la manipulation miner les fondements de notre République. La démocratie ne se décrète pas, elle se pratique au quotidien, par la vigilance et la participation éclairée de chacun.
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