Quand la confiance citoyenne s'effrite au gré des marchés publics
Ah, les marchés publics ! Pour beaucoup, c'est un monde obscur, un labyrinthe administratif où se terrent parfois des pratiques peu reluisantes. On ne peut ignorer que, dans l'imaginaire collectif français, ils riment trop souvent avec des mots comme « favoritisme » ou « arrangements ». Et, force est de constater que la réalité, hélas, vient parfois douloureusement confirmer cette perception. En 2024, la commande publique en France représentait tout de même un montant colossal de 233,3 milliards d'euros, dont 100,7 milliards pour le seul secteur public local. C'est une manne financière considérable, un moteur essentiel de nos territoires, mais aussi, avouons-le, un terreau fertile pour les tentations de toutes sortes. Mais où se nichent précisément ces zones de risque dans les appels d'offres de nos collectivités ?
Le favoritisme, ce vieux démon toujours à l'œuvre
Le favoritisme, c'est un peu comme un mauvais air de déjà-vu dans le paysage politique local. Ce délit, puni de deux ans d'emprisonnement et 200 000 € d'amende, sanctionne un agent public qui procure, ou tente de procurer, un avantage injustifié à autrui en violant les règles de liberté d'accès et d'égalité des candidats dans les marchés publics. Et croyez-moi, les exemples ne manquent pas. Qui n'a jamais entendu parler de ces entreprises « amies » qui raflent systématiquement les contrats, parfois même sans réelle mise en concurrence ? À Hénin-Beaumont, par exemple, l'ancienne municipalité a été soupçonnée d'avoir mis en place un système de détournement de fonds publics via des marchés suspects, sans appel d'offres pour des achats conséquents. C'est sidérant, n'est-ce pas ? La loi Sapin 2, adoptée en 2016, visait pourtant à renforcer notre arsenal anti-corruption en étendant le champ d'application à l'ensemble des marchés publics et des contrats de concession. Mais les chiffres de l'Agence française anticorruption (AFA) sont têtus : les atteintes à la probité sont en augmentation constante depuis 2016, avec une hausse de 50 % entre 2016 et 2024. C'est dire si le chemin est encore long.
Où le favoritisme frappe-t-il le plus ? Un rapport sénatorial de juin 2025 le dit clairement : le bloc communal est le plus touché par ces atteintes à la probité, bien avant les départements et les régions. C'est paradoxal, car c'est aussi là que la confiance citoyenne est traditionnellement la plus forte. L'obtention de marchés publics est d'ailleurs un « moyen privilégié d'entrée dans la sphère légale » pour des entreprises détenues par des criminels, notamment dans le BTP.
Les conflits d'intérêts : une zone grise à surveiller
Le conflit d'intérêts, voilà une notion qui, bien que ne constituant pas une infraction pénale en soi, peut vite devenir la porte ouverte à des pratiques douteuses. C'est quand une personne, impliquée dans la procédure de passation d'un marché public, ou susceptible d'en influencer l'issue, a un intérêt personnel (financier, économique ou autre) qui pourrait compromettre son impartialité. C'est un peu comme demander à un arbitre de diriger un match où son propre enfant joue : l'apparence même du conflit est problématique. Et le Code de la commande publique l'affirme : l'acheteur est tenu de prévenir ces situations et de prendre les mesures qui s'imposent.
Pourtant, la réalité est souvent plus complexe. Combien de fois voit-on des élus siéger dans des commissions d'appel d'offres alors que leurs proches, ou des entreprises avec lesquelles ils entretiennent des liens, sont candidats ? L'Agence française anticorruption (AFA) a notamment pointé des carences dans la gestion des conflits d'intérêts potentiels, notamment sur les liens familiaux entre agents, lors de son rapport sur la Collectivité de Corse en avril 2026. Il ne s'agit pas toujours de malveillance, parfois c'est une simple imprudence, un manque de formation, ou une culture de la « petite combine » qui perdure. Mais le résultat est le même : la méfiance s'installe, la concurrence est faussée.
Le manque de transparence et ses conséquences
La transparence, c'est le pilier fondamental de tout système de commande publique sain. Avec la liberté d'accès et l'égalité de traitement, elle garantit que les deniers publics sont utilisés à bon escient. Cela signifie une publicité adéquate des besoins, des critères de choix clairs et objectifs, et une justification des décisions. Mais dans la pratique, qu'en est-il ?
On observe encore trop souvent des cahiers des charges rédigés de manière à avantager un prestataire plutôt qu'un autre, des informations qui circulent sous le manteau, ou des négociations opaques. L'AFA, dans un guide de novembre 2024, évoque d'ailleurs le cas d'un maire qui favoriserait une entreprise locale sans solliciter de concurrents, ou d'un élu qui transmettrait des informations privilégiées. Ce sont des pratiques qui, même si elles ne sont pas toujours flagrantes, érodent la confiance. Et que dire de la division artificielle des marchés en petits lots pour échapper aux procédures de mise en concurrence plus contraignantes ? C'est une ficelle connue, mais toujours utilisée. Le délit de favoritisme peut d'ailleurs être caractérisé même si l'appel d'offres n'est pas allé à son terme, dès lors qu'un avantage injustifié a été tenté.
Ces mesures qui tentent de colmater les brèches
Heureusement, la prise de conscience est là. La loi Sapin 2 de 2016 a instauré des obligations pour les collectivités de plus de 10 000 habitants (et tous les EPCI, peu importe leur taille) de se doter d'un dispositif d'alerte interne pour les signalements de corruption. L'AFA, créée par cette même loi, a pour mission de conseiller et de contrôler les acteurs publics. Elle a d'ailleurs renforcé son action en 2024, notamment en s'intéressant au bloc communal et en développant l'Observatoire des atteintes à la probité pour objectiver le phénomène corruptif.
La cartographie des risques est devenue un outil essentiel pour identifier les zones sensibles, depuis la préparation du marché jusqu'à son exécution. Il s'agit de s'interroger sur la rotation des fournisseurs, la concentration des achats, ou les procédures mal couvertes. Mais l'enquête de l'AFA de 2018 révélait que seuls 1,7 % des communautés déclaraient avoir cartographié ces risques. Cela a probablement évolué depuis, mais on mesure le chemin à parcourir. Il est également question de renforcer les contrôles comptables, les formations du personnel exposé, et de mettre en place un régime disciplinaire clair.
Et maintenant, quelle suite ?
En somme, le tableau n'est pas uniformément noir, mais les zones d'ombre persistent. La France, qui a reculé à la 25ème position de l'indice de perception de la corruption en 2025, derrière des pays comme l'Allemagne ou l'Irlande, doit redoubler d'efforts. Le défi est immense : il s'agit de garantir que chaque euro dépensé par nos collectivités serve réellement l'intérêt général, sans jamais être détourné ou entaché par des arrangements opaques. La volonté politique est là, les outils existent. Ne reste plus qu'à s'assurer que cette volonté se traduise concrètement sur le terrain, à chaque échelon local. Car au final, c'est bien la confiance de nos concitoyens dans leurs institutions qui est en jeu, et cette confiance, une fois brisée, est si difficile à reconstruire. N'est-ce pas la pierre angulaire de notre démocratie ?
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