Quand l'information se mue en instrument
Au cœur des tempêtes, qu'elles soient sanitaires, économiques ou géopolitiques, un phénomène récurrent capte mon attention depuis deux décennies : la fabrication du consentement. Ce concept, popularisé par Herman et Chomsky en 1988, décrit la manière dont les médias peuvent être instrumentalisés pour diffuser des messages et des symboles, façonnant ainsi l'opinion publique au service d'intérêts dominants. Mais comment cela se traduit-il concrètement, loin des théories académiques, dans le tumulte de nos quotidiens ? Regardons ensemble quelques cas qui ont marqué les esprits.
L'ère du COVID-19 : entre pédagogie et persuasion
Souvenez-vous de la pandémie de COVID-19. Du jour au lendemain, nos vies ont été bouleversées par des mesures drastiques : confinements, gestes barrières, port du masque obligatoire. Face à l'inconnu d'un virus sans précédent, les gouvernements du monde entier se sont lancés dans une course effrénée à la communication. En Suisse, par exemple, le Conseil fédéral a déployé une « rhétorique du consentement » pour légitimer ses actions, cherchant à établir un lien vertueux avec la population. Au Maroc, le gouvernement a misé sur l'unité et la solidarité, n'hésitant pas à faire appel au pathos pour créer un lien de confiance avec les citoyens.
Mais cette communication, bien que nécessaire, n'était-elle pas aussi un puissant levier pour obtenir l'adhésion à des mesures parfois liberticides ? L'objectif était clair : s'assurer que chacun intègre les nouvelles normes pour le bien commun. La rapidité d'exécution, la cohérence des messages et la rigueur dans leur diffusion sont devenues les maîtres mots. Pourtant, n'y a-t-il pas eu, par moments, une saturation de l'information, voire des revirements de situation qui ont pu semer le doute ? La question du masque, par exemple, a connu bien des évolutions dans la communication officielle. Force est de constater que la ligne est parfois mince entre informer et orienter, entre rassurer et conditionner.
La guerre en Ukraine : le récit comme arme
Autre exemple frappant, plus récent encore, la guerre en Ukraine. Depuis février 2022, nous assistons à une véritable guerre de l'information, où la communication est devenue une arme à part entière. L'Ukraine, notamment, a su mobiliser l'opinion publique occidentale et galvaniser sa propre population grâce à une stratégie de communication redoutablement efficace. Le président Volodymyr Zelensky, fort de son expérience artistique et médiatique, a su créer une image forte, basée sur des valeurs morales, diffusée massivement via les médias traditionnels et les réseaux sociaux.
De l'autre côté, la Russie n'est pas en reste, utilisant ses médias publics pour justifier l'invasion auprès de sa population, notamment les plus âgés, tout en limitant l'accès aux informations contradictoires. Et que dire de la position ambiguë de certains pays, comme la Chine, qui, sur les réseaux sociaux, laisse prospérer un environnement médiatique propice à la propagande pro-russe ? C'est une danse macabre où chaque camp tente de construire son propre récit, de fabriquer sa vérité, et d'obtenir l'assentiment, qu'il soit national ou international. On nous prépare mentalement à l'idée de la guerre, à l'économie de guerre, à l'effort. La peur et la nécessité deviennent des arguments de poids.
Crises d'entreprises : transparence ou poudre aux yeux ?
Le monde de l'entreprise n'est pas épargné par ces dynamiques. Quand un scandale éclate, une violation de données, un rappel de produit défectueux ou une inconduite de la direction, la réputation est en jeu. C'est là qu'intervient la communication de crise, avec ses principes de rapidité, de clarté et de transparence. L'affaire Tylenol en 1982, où Johnson & Johnson a rappelé des millions de flacons après des empoisonnements, est souvent citée comme un exemple de communication de crise réussie par sa transparence.
En France, l'affaire Findus et la viande de cheval en 2013 ont également mis en lumière l'importance d'une communication honnête. L'entreprise avait alors détaillé le problème et les solutions mises en place, renforçant paradoxalement sa crédibilité. À l'inverse, l'enquête sur les mauvais traitements dans les Ehpad du groupe Orpéa a montré les limites d'une communication défaillante. Ces exemples nous rappellent qu'une communication de crise ne se résume pas à un simple exercice de relations publiques. Elle exige une véritable prise de responsabilité, et parfois, l'aveu d'une erreur. Mais à quel point cette transparence est-elle sincère, et à quel point est-elle un moyen de regagner la confiance pour continuer à opérer ? La question mérite d'être posée.
Derrière les mots, les mécanismes profonds
Au fond, que ce soit un gouvernement face à une pandémie, un État en guerre ou une entreprise en difficulté, la communication de crise et la fabrication du consentement répondent à des mécanismes similaires. Il s'agit de gérer l'incertitude, de réduire l'anxiété collective et, in fine, d'obtenir l'adhésion à une ligne de conduite. Les réseaux sociaux ont accéléré ce processus, transformant parfois un simple incident en un « bad buzz » ou une « shit storm » en quelques heures. La rapidité de réaction devient alors cruciale pour contrôler le narratif.
Mais au-delà des techniques, il y a l'enjeu démocratique. Comment distinguer l'information légitime de la propagande, la pédagogie de la manipulation ? C'est une question qui nous renvoie à notre propre esprit critique. N'oublions jamais que derrière chaque communiqué, chaque discours, chaque image, il y a une intention, un objectif. À nous de les débusquer, de les analyser, et de ne pas nous laisser bercer par la douce mélodie du consentement préfabriqué. Car, après tout, une démocratie vivante est une démocratie qui questionne, qui débat, qui refuse de se contenter des vérités toutes faites. N'est-ce pas là notre rôle le plus essentiel ?
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